Andreï N. l’architecte

Je suis architecte, j’ai toujours très bien gagné ma vie et j’ai toujours pu m’offrir tout ce dont j’avais besoin, explique Andreï N., aujourd’hui sans-papier sans-abri.
J’ai été victime d’un vol. On m’a pris mes papiers, mon ordinateur, mon téléphone et tout l’argent que j’avais sur moi. Je vivais séparé de ma femme. J’avais une maison, mais je l’ai laissée à mes enfants. Dès que le propriétaire a su que je n’avais plus de papier, il m’a mis à la porte, à la rue.

L’infernale descente
Sans papier d’identité impossible de déposer plainte, impossible aussi de tirer de l’argent de mon compte bancaire. Quel désespoir, ajoute Andreï N.
Je ne voulais pas accabler mes proches avec mes problèmes ; ils n’ont pas besoin de ça. C’est ma philosophie de vie. J’ai demandé à un ami de m’héberger, mais c’est quelqu’un qui boit. Je ne suis pas resté longtemps. J’ai été chez ma sœur mais rapidement me suis senti de trop.
Bref, c’est la rue, l’immense solitude de la survie, chacun pour soi à fouiller dans les poubelles pour se nourrir, pour boire c’est toujours une galère, pour se laver n’en parlons même pas.

Le contrôle étatique
Devenir sans-papier sans-abri en Russie peut toucher tout le monde. Andreï, cet architecte, en est un bon exemple. Peu importe votre situation civile, professionnelle, un malheur peut vous emporter dans le sans-abrisme. Pourquoi ?
Le système de l’enregistrement obligatoire de résidence, Propiska, semble avoir été aboli, mais ce n’est qu’un leurre. Il perdure en réalité simplement sous une nouvelle dénomination : on l’appelle désormais « l’enregistrement ».
Le résultat est exactement le même. L’État garde les individus à l’œil. Vous perdez votre logement, vous perdez votre identité administrative, et vous n’êtes plus grand chose.

Etre rien
Mes enfants ignorent encore aujourd’hui ce qui m’arrive, poursuit Andreï N. Depuis deux mois, je me trouve à Nochlechka mais je me rends compte combien il sera difficile de renouer avec un quotidien normal.
Il est très ardu de rétablir des liens sociaux, professionnels. Je m’étais éloigné du milieu architectural pendant un certain temps, et maintenant je me retrouve isolé. Et puis, il y a l’âge… il n’est pas facile de trouver un emploi qualifié. De plus, je ne suis plus en état d’effectuer des travaux pénibles. Bien que je sois capable de faire beaucoup de choses, de mes mains comme avec ma tête. Malgré les multiples efforts de Nochlechka, je me heurte à une absence totale de possibilité de travail. C’est douloureux.
Soixante jours que je suis ici, j’espère vivement pouvoir m’en sortir.

Quelle fatalité
Si je regarde notre société avec tristesse, dit encore Andreï N., ce n’est pas seulement dicté par ma situation actuelle. Je remarque qu’il y a de moins en moins de solidarité. Et ce système de propiska-enregistrement, je n’avais pas idée que cela pouvait entrainer l’individu si bas, œuvrer à sa déchéance. L’Etat devrait être là pour aider les plus faibles, non pour les enfoncer.
Nous avons tous des obligations envers la société, nos voisins, nos proches, l’État. Mais l’Etat n’a-t-il pas de devoir envers nous ?
Je ne me qualifierais pas d’humaniste, mais la guerre est une chose effroyable.

En hiver, plus que jamais, notre tâche est immense, soutenez-nous, vous épargnez des vies.

Important : malgré les embûches du boycott, nous arrivons toujours à transférer votre aide.