Lena Karpova est passée d’experte de l’iconographie du XVIe siècle au sans-abrisme. Auparavant, elle travaillait comme assistante de recherche au département d’expertise du Musée d’Art Russe Ancien, aujourd’hui, on la retrouve chez Nochlechka.
Le chaud et le froid
Au début, les sans-abris arrivent stressés, ils ont peur de tout le monde, ils sont anxieux face à ce nouvel inconnu, raconte Lena Karpova.
Au 2em étage du Centre d’Acceuil, Lena retrouve Ivan. Il s’est lavé, changé. Il est assis sur le lit, pantoufles aux pieds. Une heure plus tôt, il se tenait sur le seuil de l’entrée de Nochlechka, tendu, apeuré, ne sachant que faire de ses mains.
Vous savez, poursuit Elena, notre travail est souvent une lutte entre la volonté de donner un nouveau quotidien à ces personnes et le puissant frein administratif.
Je me remémore d’un cas en particulier. Je m’occupais d’un sans-papier âgé, atteint d’un cancer. Cet homme avait longtemps vécu sans papier en règle, simplement avec un vieux passeport soviétique. Lorsque la maladie a été diagnostiquée, il semblait encore avoir du temps, le cancer était à un stade précoce. Une opération et une chimiothérapie étaient possibles. Mais sans papier, aucun traitement n’était accessible. Aucun hôpital spécialisé ne voulait le recevoir.
Pas de papier, le cimetière
Lena a commencé les démarches administratives, mais de semaine en semaine, l’état de l’homme s’est aggravé. Lorsqu’il a fallu l’emmener au ministère de l’Intérieur pour la preuve d’identité, il était déjà alité et respirait seulement à l’aide d’un respirateur artificiel. Nochlechka a trouvé des infirmiers prêts à s’occuper du malade, à le transporter, tant bien même qu’il n’avait pas ces papiers en règle. La séance a été vite expédiée. Et l’attente a commencé. L’état s’aggravait de jour en jour. Pas de réponse des autorités.
Au cas où, j’ai pris ses empreintes digitales, souligne Elena. Il est décédé sans jamais recevoir ses papiers. À ce moment-là, je me suis demandé : “À quoi bon tout ça ?”
Et puis j’ai compris. Notre travail, même parfois vain, a pris toute son importance quand sa fille nous a remerciés. Elle m’a offert un foulard. Une tradition de sa région où lorsqu’un être cher décède, en mémoire du défunt, on procure aux proches un objet de son quotidien. Depuis, je le porte chez moi, après le travail. Il dissipe ce sentiment d’absurdité qui vous accompagne si souvent.
De l’icône au sans-abrisme
L’iconographie du XVIe siècle est une passion à part entière, explique Lena Karpova. J’analysais les éléments “cryptés” dans les icônes. Par exemple dans les panneaux de l’Apparition de la Trinité d’Abraham de Roublev, des miniatures illustrent, ligne par ligne, ce récit biblique.
On regarde et on lit : on voit une image qui fonctionne comme un texte, ajoute Lena Karpova, en référence aux fresques de Dionysius au monastère Ferapontov.
Vous n’allez pas le croire mais ce décryptage m’est très utile aujourd’hui. Les icônes font écho, de façon inattendue, à la capacité de comprendre une personne à partir de détails disparates de son parcours de vie, ses peurs, ses addictions, ses maladies, ses confrontations avec la bureaucratie, etc, et d’en retirer une ligne directrice, celle du sans-abri dans son ensemble.
J’ai été sensibilisée au problème des sans-abris dès mon plus jeune âge. Ma mère était bénévole pendant son temps libre. En grandissant, j’ai commencé à l’accompagner lors de ses missions humanitaires.
Dès ma première année à l’Université d’État de Moscou, j’y ai trouvé un groupe de bénévoles, “Les Pelmeshki na Pleshke”. Fort de cette appellation, les étudiants préparaient, évidemment, des pelmeni, (un plat traditionnel russe). Nous nous rendions à la place des Trois Gares pour les répartir aux sans-abris.
Je garde de cette période de très beaux souvenirs. Nous préparions aussi du bortsch, du sarrasin, des pâtés à la viande en sauce, des sandwichs au beurre et du thé sucré. Pour 100 à 150 personnes. Et tous les mardis, après les cours, nous distribuions cette nourriture.
Une autre réalité
Peu à peu, au Musée d’Art Russe Ancien, j’ai compris que l’art est merveilleux, mais qu’il lui manque une dimension humaine. Après ma licence d’histoire de l’art, j’ai entrepris un master en conseil psychologique. Et quand, un jour, je vis une offre d’emploi chez Nochlechka, je n’ai pas hésité une seconde. Quelle émotion ressentie par ma mère et ses amies.
Malgré les hauts et les bas que procurent ce travail, il y a quelques cas qui vous boostent.
Un de nos sans-papiers sans-abris a été expulsé du Centre d’Acceuil faute de respecter le règlement. Plus tard, il s’est retrouvé à l’hôpital dans un état grave. Lorsque les médecins ont demandé un numéro d’urgence, il a donné le mien. Quand je suis allée lui rendre visite, je l’ai trouvé pratiquement paralysé. Il m’a demandé qu’à la prochaine visite, je lui apporte quelque chose de bon à manger.
Deux Burgers Chef Deluxe, deux portions de frites, de la sauce à l’ail. J’ai emballé le tout et je le lui ai amené. Il était fou de joie. Cela comptait énormément pour lui. En le lui offrant, je me suis sentie tellement utile, comme si je faisais quelque chose de bien. Lena rit, depuis sa santé évolue positivement. Je ne crois pas que ce soit grâce à la malbouffe que je lui ai offerte, bien sûr, mais qui sait, il se sentait beaucoup mieux après ce repas.
A l’instar de Lena, pour tous nos travailleurs sociaux, nos avocats, nos bénévoles, toutes les personnes qui nous appuient, le plus important est de sauver des vies, de donner un avenir aux sans-papiers sans-abris. Vous aussi aidez-nous.
Important : malgré le boycott bancaire, nous arrivons à transmettre vos dons à Nochlechka.