Calvaire au féminin

J’avais très peur d’’être agressée par des hommes. Comment peut se défendre une femme survivant dans la rue ? C’était effrayant.
Parfois, vous marchez pendant des heures et vous ressentez une telle colère en vous, ce sentiment qu’il n’y a nulle part où aller, raconte Maria, 34 ans, sans-papier sans-abri.

Evgenia Kuziner, sociologue et chercheuse stagiaire au Center for Youth Research de la Higher School of Economics nous rapporte les propos de cette personne rencontrée dans le cadre de son étude sur les femmes sans-logis.

Cible d’une plus grande violence encore
Evgenia Kuziner nous explique à quel point la sans-abrie est doublement péjorée.
Leurs conditions sont plus critiques et plus effrayantes qu’il n’y paraît à première vue.
Tout d’abord, le problème d’une femme dans la rue est la sécurité. Les femmes sont plus vulnérables que les hommes, plus susceptibles d’être confrontées à des situations de violence ou à des menaces de violence, beaucoup sont violées.
De plus, la femme affronte des problèmes de santé spécifique, je pense aux thèmes gynécologiques, un grand nombre de sans-abries n’ont pas leur cycle dues aux mauvaises conditions quotidiennes et au stress, ajoutez aussi le problème de l’hygiène « féminine » qui augmente encore l’inconfort de cette survie.

Discriminées encore et toujours
Les sans-abries se tournent vers les médecins que lorsque leur situation est réellement critique.
Quand elles-mêmes ne peuvent plus faire face, ne peuvent plus endurer leur situation clinique.
Ainsi, bon nombre des maladies, potentiellement contrôlables prises à temps, atteignent des stades avancés difficiles à traiter, constate Evgenia Kuziner.
L’expérience négative d’actions antérieures avec notre système médical joue un rôle important dans une telle demande tardive.
En effet, du fait de son sans-abrisme, trop souvent l’hôpital refusera de la recevoir ou la traitera péjorativement, une femme doublée d’une sans-abrie, vous pensez…
Il y a bien évidemment des exceptions : par exemple, j’ai vu comment une femme sans-abri hospitalisée avec de graves brûlures était traitée de la même manière qu’une femme « normale », mais cela n’arrive que dans un petit pourcentage de cas.

Combien de femmes survivent dans la rue ?
Les statistiques sur le sans-abrisme sont assez lacunaires. Comment voulez-vous comptabiliser une population fantôme ignorée de l’administration ?
Selon Nochlechka et d’autres ONG, on compte environ 60’000 sans-abris à Saint-Pétersbourg. Parmi ces personnes, 20 à 30% sont des femmes.
Sans compter celles qui, pour une raison quelconque, passent sous les radars des ONG investies dans l’aide aux sans-abris.

Evgenia Kuziner poursuit : à côté des causes conjoncturelles d’itinérance, telles que le logement frauduleux, les accidents, les addictions, les conflits familiaux, etc., les femmes se retrouvent en plus dans des situations de vie difficiles en raison des violences conjugales et sont obligées de quitter leur domicile.
Et comme vous le savez, une fois que vous n’avez plus de logis vous perdez tous vos droits (Propiska) et vous vous retrouvez à la rue.

Pas de nouveau-nés dans la rue ?
En ce qui concerne le sujet de la maternité, il convient de mentionner que le système de protection de l’enfance fonctionne très bien en Russie. Tellement bien que je n’ai personnellement pas rencontré de femmes sans-abries avec de nouveau-nés souligne ironiquement Evgenia Kuziner.
En effet, si les autorités de tutelle considèrent que la mère est incapable de l’élever dans des conditions « adéquates », le poupon est dirigé vers un orphelinat.
A l’heure de l’accouchement, soit la mère se tourne immédiatement vers des centres étatiques d’aide aux mères, soit l’enfant est emmené dès la naissance. Le résultat est le même, la jeune maman perd son enfant.
Le dilemme pour une femme enceinte sans domicile fixe est donc immense : ne pas avoir d’enfant ou affronter les autorités de tutelle et voir son nouveau-né lui être arraché.
L’une des participantes à mon étude a décrit comment son enfant, à peine né, lui a été soustrait. Elle n’a jamais plus rien su de son enfant.
Quelques-unes ont eu plus de chance, Natalya, par exemple, qui, grâce à Charity Hospital, a pu accoucher dans des conditions dignes.

Les sans-abries sont moins nombreuses mais ce n’est nullement une raison de les ignorer.
Au contraire, autant que les hommes, parfois plus, elles ont besoin de visibilité, d’un appui soutenu, conclut Evgenia Kuziner.

Notre tâche est immense.
Aidez-nous à donner plus d’humanité.

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