Un soir, ma mère est allée au magasin acheter du pain. Quand elle est partie, j’ai fermé la porte derrière elle. Personne ne l’a revue. J’avais 10 ans. Peu après, mon père a commencé à boire, puis ma grand-mère.
Aux terribles conséquences
Je suis né à Saint-Pétersbourg. Nous vivions en centre-ville. Ma grand-mère était une employée modèle du métro, ma mère était cuisinière, mon père ingénieur. J’ai eu une enfance heureuse, habituelle, des parents aimants, à l’école j’étais assez bon élève. Tout allait pour le mieux jusqu’à ce soir, raconte Gena, rencontré au Centre d’Accueil de Nochlechka.
Quand maman est partie, j’ai fermé la porte derrière elle. Personne ne l’a revue. A ce jour, personne ne sait ce qu’elle est devenue. Les recherches, les signalements à la police n’ont rien donné. Devant ce vide, cette incompréhension, mon père a, peu à peu, sombré dans la folie. Lui et ma mère s’aimaient, avant je ne l’avais jamais vu ivre. Il s’est mis à boire, à boire systématiquement. Ma grand-mère s’y est mise aussi.
Tout perdre
En 2000, notre immeuble, au 1 rue Vosstaniya, était en pleine rénovation. Grâce à une prime très généreuse des promoteurs, nous avons reçu deux appartements à Kupchino, un quartier de Saint-Pétersbourg. Je vivais avec mon père. Il a commencé à dilapider la prime dans l’alcool. Il n’avait plus besoin de travailler. J’ai essayé de le sauver en jetant des bouteilles de vodka par la fenêtre, en le menaçant, et même, en me battant avec lui. J’ai essayé de l’arrêter, mais en vain.
Par désespoir, pour oublier, je me suis mis à boire. Je vivotais dans la rue, je ne voulais plus être confronté à la déchéance paternelle. Je mendiais, je reniflais de la colle dans les entrées d’immeubles. C’était une forme de protestation. Je voulais être secouru. J’espérais que mon père vienne me chercher. Qu’il serait aimant, heureux et sobre, qu’il me sortirait de cet enfer. Tu parles.
Ma grand-mère est décédée deux ans plus tard. Car il est impossible de boire autant à cet âge-là, poursuit Gena.
La taule
A force de fréquenter des mauvaises personnes, je me suis impliqué dans toutes sortes de délits, j’ai volé et j’ai purgé quatre ans de prison pour cela.
Entre temps, mon père a été escroqué. Il voulait échanger notre appartement contre un autre. Il a signé les papiers en état d’ivresse, et voilà, il s’est retrouvé sans rien. Avec la perte de l’appartement, il a perdu sa Propiska et la mienne par la force des choses. Nous sommes devenus des sans-papiers sans-abris.
Mon père je l’ai perdu de vue. J’ai bien demandé des informations au commissariat. Ils m’ont répondu, “Écoutez, vous savez comment les gens meurent ici. Ils meurent, et on est les derniers à le savoir.”
J’avais 25 ans, j’en ai eu marre de survivre de la sorte, sans avenir aucun. Je me suis tourné vers les Alcooliques Anonymes qui m’ont conseillé d’aller à Nochlechka, “ils pourront t’aider”, m’ont-ils dit.
Des jours meilleurs
Gena vit à Nochlechka depuis plus d’un an. Il a suivi le traitement de réhabilitation. Gena est sobre. Il aide d’autres sans-papiers sans-abris à vaincre leur dépendance. Gena travaille à temps partiel comme installateur. Pour l’instant, il ne peut pas trouver d’emploi stable car il n’a pas encore d’identité administrative. Nos avocats s’y emploient, nous explique Valentina Maryanovna, l’assistante sociale.
Nous faisons tout pour aider les sans-papiers sans-abris, sauver des vies. Notre tâche est immense, soutenez-nous.
Important : malgré les embûches du boycott, nous arrivons toujours à transférer votre appui financier.