Raïssa chez Kafka

Perdre ses papiers en Russie est une terrible épreuve. Raïssa en est l’absurde illustration.
A la lecture de son récit, se pose une question : est-ce qu’un homme  aurait été traité de la sorte ?
Tout commence le jour de son déménagement, dans la cohue des meubles déplacés, son passeport intérieur s’égare à jamais.

De Charybde
Raïssa se rend à la police, poireaute longtemps. Enfin, dédaigneusement, on lui répond de contacter le commissariat le plus proche de l’endroit où son passeport aurait disparu.
Comme si, grâce à leur boussole interne, les passeports perdus accouraient, comme par magie, aux postes de police idoines, nous raconte Raïssa désabusée.
Je suis allée où l’on m’a dit, et là, ils m’ont répondu qu’ils ne donnaient aucun certificat de perte, qu’en général, il fallait se rendre, non pas au service de police, mais immédiatement au bureau des passeports.
Je reprends le métro et ne voilà-t-il pas, qu’en sortant, des policiers goguenards vérifient mes documents. J’ai beau leur expliquer pourquoi je n’en ai pas, ils me condamnent de suite à une amende de 3’000 roubles (37 francs).
Lorsqu’enfin Raïssa atteint le bureau des passeports, la réception est fermée.

En Scylla
Le lendemain matin, dès l’aube, Raïssa attend l’ouverture desdites officines.
Sans préambule, sèchement, le fonctionnaire me demande où je suis née. Apprenant que je n’étais pas originaire de Saint-Pétersbourg, il m’informe que pour une nouvelle pièce d’identité, je dois retourner sur les lieux de ma naissance.
Je viens de Syktyvkar, vous imaginez ? Comment voulez-vous que je m’y rende sans passeport ?
Face à mon effarement, poursuit Raïssa, le préposé, agacé, m’aiguille vers un autre bureau, dans un autre quartier, où peut-être que…
Vu les distances quand j’y suis arrivée, le 2em bureau était déjà clos.
Mercredi matin, Raïssa, toujours la première devant le guichet, apprend qu’il faut d’abord prendre des photos, et payer 1’500 roubles (18.50 francs) d’émolument à la banque, et remplir un formulaire.

Vous avez dit Kafka ?
À la banque, l’employé me demande…mon passeport…ou pour le moins, les informations s’y trouvant…
Je ne me rappelle, bien évidemment, pas de tout. Sur ce, il rétorque sèchement qu’il ne peut accepter mon versement, il refuse d’écouter ma supplique.

En effet, depuis le jour du déménagement, le propriétaire menace Raïssa de l’expulser si elle ne peut immédiatement lui fournir sa pièce d’identité.
Je l’ai supplié d’attendre quelques jours supplémentaires, dehors il gèle à pierre fendre. Il m’a donné un délai d’une semaine ouvrable si je lui payais immédiatement 50’000 roubles, (124.00 francs), hors loyer bien évidemment.

Sans papier vous êtes cuite
Me voilà au milieu de mon déménagement, en larmes, perdue. Je me vois déjà à la rue, à crever de froid.
Cette image, étonnamment, me rappelle Nochlechka. Cet hiver, j’ai lu plusieurs articles leur étant consacrés.
Ni une, ni deux, je me rends à leur Centre d’Accueil.
Là, l’un de leurs avocats m’a premièrement donné un enregistrement provisoire afin que je ne sois plus persécutée par la police.
Puis, il a téléphoné au bureau des passeports afin qu’ils me reçoivent sans trop d’aigreur et, via Internet, il m’a aidée à payer l’émolument demandé .
Le lendemain, muni du reçu de paiement, de la photo, du formulaire, et de l’attestation de Nochlechka, Raïssa retourne au 2em bureau des passeports.

Arnaquée jusqu’au bout
Tout en acceptant les documents, le bureaucrate lui demande depuis combien de temps elle vit à Saint-Pétersbourg ?
Quatre mois que je lui réponds.
Vous savez quoi ? Il m’a taxé d’une amende de 5’000 roubles (62 francs) pour vivre sans enregistrement (Propiska) et ceci malgré le papier de Nochlechka.
Je me suis énervée et le rond-de-cuir m’a simplement rétorqué que si je ne m’acquittais pas de suite, je n’aurais aucun passeport.
Evidemment j’ai dû payer, de main à main et il m’a donné, ainsi, un certificat temporaire histoire de calmer les impatiences de mon propriétaire.
Quant au nouveau passeport, ce n’est qu’un mois plus tard que je l’ai eu.

Sans Nochlechka, je me retrouvais à la rue comme tant d’autres femmes qui, dans cette ville, ne sont plus rien sans leurs papiers administratifs. Elles sont la proie de bien des aigrefins.

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