Lesia n’existe pas

Dès sa naissance, Lesia devient une citoyenne russe sans identité. Avant de la déposer à l’orphelinat, ses parents n’ont pas enregistré sa venue au monde.
A l’aube de ses soixante ans, Lesia va-t-elle enfin avoir une existence administrative ?

Il y a un an, Lesia est apparue au Service Social de Nochlechka, sans-papier, sans-travail, à la rue, nous l’avons prise sous notre aile nous explique Pasha Lejax, l’assistante sociale.
A l’instar d’un généalogiste nous avons dû fouiller le passé de Lesia, connaître son parcours afin de pouvoir aiguiller nos recherches ajoute-t-elle.

Des années de galère
Je suis est née dans la région de Novgorod, j’ai grandi dans un orphelinat, mes parents, je ne les ai jamais connus, à mes dix-huit ans l’orphelinat m’envoie à Leningrad pour y travailler, raconte Lesia.
Nous sommes en 1978, Lesia débute à l’usine Kirov, elle y poursuit sa profession sur la construction de grues. En 1990, l’URRS tremble sur ses bases, Lesia est renvoyée.
J’ai commencé à boire, j’ai perdu mon passeport, j’ai perdu ma chambre de l’appartement communautaire. Je logeais par-ci, par-là suivant les amitiés, poursuit Lesia. Dehors c’était l’anarchie, le régime disparaissait à toute vitesse, on trouvait de moins en moins de petits boulots, les files devant les magasins vides jamais n’ont été aussi longues.
Pour survivre, je me suis mis à voler. Je me suis fait attraper. Cinq ans de prison. Au moins j’étais nourrie et logée.

Un fantôme
Pour retrouver des pistes administratives nous nous sommes tout d’abord adressés à la prison où Lesia a purgé sa peine. Rien, pas de trace, nous dit Pasha Lejax.
Nous avons aussi contacté le registre de la région de Novgorod pour en savoir plus sur l’acte de naissance. Rien. Pas une ligne.
Restait l’orphelinat, pour eux aussi il n’existait pas d’acte de naissance mais ils ont parlé d’un passeport soviétique émis à l’âge de ses seize ans.
Pas d’acte de naissance et plus aucune trace du passeport soviétique.
Nous en étions là, Lesia n’existe pas.

Au pays de l’absurde, les fonctionnaires sont rois
Finalement, le service social de Nochlechka s’est adressé au service des migrations. Il faut comprendre qu’à l’époque de l’URSS pour un citoyen soviétique passer d’une région à une autre était synonyme de migration, une notion des plus incompréhensible pour les Européens.
Miracle, les inspecteurs de ce service trouvent cette vieille pièce d’identité avec les empreintes digitales de Lesia. Effectivement tout indiquait qu’elle était citoyenne russe.
Devrait être, car malgré les empreintes concordantes, sans acte de naissance, difficile de croire que Lesia est réellement née.
On en est là.

Pour les avocats de Nochlechka un long combat commence, prouver devant un tribunal que Lesia est bien Lesia, que ses empreintes digitales apposées sur son vieux passeport lui correspondent bien.
Rien d’évident au pays de l’absurde bureaucratique.

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