
La survie du sans-papier sans-abri provoque de telles séquelles qu’il n’est pas aisé de toutes les atténuer. Souvent des maladies mentales se déclarent.
Vous savez, un soir, alors que je m’étais réfugiée dans un immeuble à l’abandon, des voix se sont faites entendre dans ma tête. Elles viennent, s’en vont, explique Natalia, qui a rejoint le Centre d’Accueil il y a peu.
Je les aime bien car elles me révèlent les secrets de l’existence. Mais des fois elles m’agacent, elles m’empêchent de dormir. Je dois hausser fortement la voix pour leur demander de se taire.
Des voix me tiennent compagnie
Natalia, comme on dit ici, n’est « pas sauvage ». Elle peut se parler à elle-même, parfois crier ou rire fort, et si vous la rencontrez, vous la trouverez probablement « étrange ». Mais ce n’est pas dangereux pour les autres, souligne, Daria Zyuzina, psychologue de Nochlechka.
Il est probable que son traumatisme soit d’origine plus ancienne, que la survie de la rue l’a accentué, précise Daria Zyuzina.
Si je me souviens bien j’ai plus de 40 ans, je viens de Donetsk, la guerre m’y a chassée. J’ai débarqué à Moscou, sans rien, sans papier.
Natalia dévide son histoire en un flot interrompu tout en mangeant bonbon sur bonbon.
Remarquez, ajoute Daria Zyuzina, notre appui psychologique est aussi nécessaire qu’un bol de soupe. Les maladies psychiques rencontrées chez les sans-abris sont exacerbées par cette absence de papiers d’identité. En effet, sans cette identité administratrice, ces personnes peuvent très difficilement recevoir les soins auxquels ils ont besoin.
De l’errance à la folie
Selon Daria Baibakova, directrice de Nochlechka Moscou, la plupart des sans-abris sont des personnes non enregistrées et donc sans aucun document. Cela rend presqu’impossible qu’ils reçoivent des soins médicaux, sauf les urgences. De plus, les personnes atteintes de troubles mentaux graves ont généralement besoin de médicaments à vie, et elles ne peuvent pas non plus les obtenir.
Il est très difficile de dire à quelle fréquence des personnes atteintes de maladies mentales se retrouvent parmi nos protégés. Notre organisation n’a pas de licence médicale, il n’y a pas de psychiatres qui travaillent ici. En cas de suspicion, nous les orientons vers un psychiatre bénévole ou un médecin ami qui, eux-mêmes, essayent de les aiguiller vers des centres psychiatriques mais sans papiers difficile qu’elles soient acceptées.
C’est pourquoi l’une de nos taches primordiales, maladie mentale ou pas, est, avant tout, de restaurer l’identité du sans-abri. Sans ses papiers, il n’est rien.
Abandonnés sans soin
Rétablir les papiers d’une personne, cela prend toujours du temps et si une assistance médicale est nécessaire immédiatement, que pouvons-nous faire? demande Daria Baibakova.
Si une clinique ouvrait à Moscou où l’on pourrait obtenir de l’aide sans inscription, cela résoudrait bien des problèmes. Mais ce n’est pas le cas. Nous recherchons actuellement des établissements prêts à accueillir nos sans-papiers sans-abris.
Et il ne s’agit pas que des maladies mentales. Un jour, un homme est venu à Nochlechka avec de très nombreux symptômes : troubles mentaux, dépendance et, surtout, un cancer de stade trois. Il avait perdu sa Propiska. Pour consulter urgemment un médecin, nous avons dû déposer une plainte auprès de la justice. L’homme n’était même plus capable de faire cela.
Rien ne change…ou si peu
Nochlechka aide les sans-abris depuis 35 ans. En règle générale, les gens viennent ici pour se laver, manger, recevoir des habits, retrouver une identité administrative, un emploi, rappelle Maria Muradova, assistante sociale.
Depuis toujours le sans-abrisme en Russie est, en grande partie, la cause de la loi sur l’enregistrement. Et depuis 35 ans, aucune modification de cette loi a vu le jour, car comme les sans-abris n’existent pas administrativement, cette dernière ne s’en préoccupe pas, les politiciens non plus car les centaines de milliers de concitoyens russes sans-papiers ne peuvent voter.
Ce thème n’a jamais été une issue. Alors vous pensez, pour les inscrire auprès d’un dispensaire neuropsychiatrique, quelle galère. Et les cas de troubles mentaux parmi la population de sans-abris à Saint-Pétersbourg, comme à Moscou, est en augmentation depuis le 24 février 2022.
Notre tâche est immense, aidez-nous à donner plus d’humanité.
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